Née en 1925, Marthe Gautier entame en 1942 des études de médecine à Paris pour devenir pédiatre. Comment s’y déroulent ses études ?
Julie Batut1 Au début des années 1950, Marthe Gautier est l’une des 2 seules femmes de la promotion des 80 internes des hôpitaux de Paris. Elle étudie avec le pédiatre Robert Debré, l’un des pères de la pédiatrie moderne. Puis, en 1955, elle devient la première étudiante en médecine à décrocher une bourse pour aller étudier la cardiologie pédiatrique à l’université Harvard, aux États-Unis. Elle passe alors un an outre-Atlantique et s’initie à diverses techniques de culture cellulaire in vitro, dont certaines non utilisées en France. Ce sont ces techniques qui lui permettront plus tard de faire un caryotype, qui sépare finement les chromosomes pour les compter, afin de mettre en évidence le chromosome surnuméraire de la trisomie 21.
Comment se passe son retour en France ?
J. B. De retour à Paris, en 1956, elle découvre qu’en son absence, le poste de cheffe de clinique qui lui avait été promis a été attribué à un collègue. Elle rejoint alors le service de pédiatrie du professeur Raymond Turpin, à l’hôpital Trousseau, qui travaille sur le syndrome de Down. Avec Raymond Turpin, ils font l’hypothèse qu’une anomalie chromosomique est à l’origine de ce qu’on appelait à l’époque « mongolisme ». Marthe Gautier monte alors à Trousseau le tout premier laboratoire de cytogénétique, en utilisant les techniques de cultures cellulaires in vitro auxquelles elle a été initiée aux États-Unis, afin d’observer, isoler et compter les chromosomes dans les cellules.
Quelles étaient ses conditions de travail à l’époque ?
J. B. Ses travaux se font sans financement ou, en tout cas, avec le moins de financement possible et avec beaucoup d’huile de coude ! Marthe Gautier commence à étudier les cellules à partir de plasma du sang d’un coq qu’elle a acheté elle-même, puis elle analyse le sérum de son propre sang et forme des techniciens aux techniques de cytogénétique pour séparer et dénombrer les chromosomes. Finalement, en analysant les tissus de sujets sains, Marthe Gautier observe que leurs cellules possèdent 46 chromosomes. Mais, chez un patient atteint de trisomie, elle compte 47 chromosomes…
Ce chromosome supplémentaire est difficilement visible et son laboratoire n’a pas le matériel pour en attester la présence. Marthe Gautier confie donc ses lames à Jérôme Lejeune.
J. B. Oui. Marthe Gautier ne dispose pas d’un microscope capable de prendre en photo cette découverte de façon précise. Le docteur Jérôme Lejeune, médecin stagiaire au CNRS qui travaille dans l’équipe du professeur Turpin, lui propose de photographier pour elle les échantillons, dans un laboratoire mieux équipé. En 1958, le chromosome 21 surnuméraire du syndrome de Down est ainsi identifié.
Jérôme Lejeune se serait ensuite attribué seul cette découverte, au détriment de Marthe Gautier ?
J. B. La suite de l’histoire reste controversée. En 1958, Jérôme Lejeune décide de communiquer, seul, sur cette découverte lors d’un séminaire à l’université McGill, au Canada, sans en avoir averti Marthe Gautier. Un article scientifique est ensuite publié en 1959 dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences, Jérôme Lejeune étant premier auteur et non Marthe Gautier, comme cela aurait dû être l’usage. Le professeur Turpin, lui, signe l’article en dernier. D’ailleurs, dans cette publication, le nom de la chercheuse était mal orthographié en « Gauthier »… C’est une première invisibilisation de ses travaux, car les deux médecins ont contribué à la découverte : Jérôme Lejeune avec l’imagerie et Marthe Gautier grâce à la préparation chromosomique.
Quel impact cette découverte a-t-elle sur les carrières respectives de Jérôme Lejeune et Marthe Gautier ?
J. B. La carrière de Jérôme Lejeune décolle. Il obtient la première chaire de génétique humaine à la faculté de Paris, en 1964, reçoit de nombreux prix pour la découverte du chromosome surnuméraire (dont le prix Kennedy, en 1962), sans demander que Marthe Gautier y soit associée. Jérôme Lejeune décèdera en 1994.
En parallèle, Marthe Gautier continuera toute sa vie à réclamer sa reconnaissance de codécouvreuse du chromosome 21 surnuméraire dans le syndrome de Down. Toutefois, elle finira par abandonner les recherches sur la trisomie 21, pour revenir à la cardiologie infantile. Marthe Gautier s’est toujours considérée comme une « découvreuse oubliée ».
Comment l’apport indispensable de Marthe Gautier dans la découverte de la trisomie 21 a-t-il fini par être reconnu ?
J. B. Il a fallu attendre 50 ans ! En 2009, à l’occasion du cinquantenaire de la découverte du chromosome, Marthe Gautier a publié un article dans Médecine/Sciences pour donner sa version des faits. Elle y raconte, à propos de la découverte du chromosome 21, en 1958 : « Je suis consciente de ce qui se dessine sournoisement, mais n’ai pas assez l’expérience ni d’autorité dans ce milieu médical dont je n’ai pas encore compris les mécanismes pour savoir comment m’y confronter. Je soupçonne des manœuvres politiques… Je n’avais pas tort ».
À partir de là, Marthe Gautier est peu à peu réhabilitée – ou en tout cas citée ! – comme ayant participé à la découverte du chromosome. Elle commence à donner des conférences sur le sujet, mais le débat autour de la question de la parenté de la découverte reste toujours brûlant. En 2014, par exemple, lorsque la Société française de génétique humaine reçoit la pédiatre pour lui décerner son grand prix, la conférence de Marthe Gautier est annulée à la dernière minute, car les organisateurs craignent des poursuites judiciaires. Marthe Gautier décèdera en 2022. Elle est la victime flagrante de ce qu’on appelle « l’effet Matilda » [11] : l’invisibilisation des travaux scientifiques d’une femme.
Qu’est-ce que l’effet Matilda ?
J. B. C’est un terme théorisé en 1933 par Margaret W. Rossiter, une historienne des sciences américaine décédée en 2025. Elle a constaté que le déni, l’anonymisation de la contribution des femmes scientifiques dans la recherche étaient extrêmement courants. Que leurs travaux, leurs découvertes étaient quasi systématiquement attribués à leur collègue masculin. Que l’on minimisait de façon récurrente le travail scientifique des femmes et qu’elles étaient beaucoup moins représentées dans les prix Nobel, par exemple. Ce terme rend hommage à Matilda Joslyn Gage, militante féministe et pour l’abolition de l’esclavage aux États-Unis, qui avait déjà théorisé le fait que les hommes pouvaient s’attribuer la pensée des femmes ou la minimiser.
Quels sont les exemples les plus marquants d’effet Matilda dans l’histoire des sciences ?
J. B. L’histoire de Rosalind Franklin est certainement la plus connue. Cette physico-chimiste britannique fut à l’origine, avec son équipe, du « cliché 51 », apport indispensable à la découverte de la structure en double hélice de l’ADN [13]. Son rôle fut totalement invisibilisé par Wilkins, Watson et Crick, qui obtinrent en 1962 le prix Nobel justement pour la découverte de la structure de l’ADN. Autre exemple de l’effet Matilda en physique : celui de Lise Meitner [14], qui a découvert la fission nucléaire. Mais c’est finalement Otto Hahn, avec qui elle travaillait, qui obtiendra – seul – le prix Nobel pour cette découverte, en 1944.
Comment lutter contre ce phénomène ?
J. B. Il faut défendre les femmes en science et s’engager pour elles, comme l’a fait en son temps Pierre Curie. Au départ, Marie Curie n’avait pas été proposée pour le prix, uniquement Henri Becquerel et Pierre Curie, en oubliant sa femme. Pierre Curie, alerté par un académicien suédois, demande de réintégrer Marie Curie à la liste des candidats, sans quoi il compte refuser le prix. Pierre Curie s’est battu pour le recevoir conjointement avec Marie Curie, qui fut ainsi la première femme à recevoir le prix Nobel.
Selon vous, cet effet Matilda existe-t-il encore dans les laboratoires aujourd’hui ?
J. B. Oui, et je pense que cela doit rester en tête de tous les scientifiques : faites une histoire de l’avancée de vos travaux, pour citer toutes les personnes qui ont contribué à faire avancer la science. Aujourd’hui, à l’université, 29 % des professeurs seulement sont des femmes – un taux qui chute à 9 % en mathématiques fondamentales, par exemple. C’est à nous, chercheurs, chercheuses et institutions, de nous engager pour une science inclusive, riche et diverse.
D’ici à 2027, le nom de Marthe Gautier, ainsi que celui de 71 autres femmes scientifiques, sera inscrit sur la tour Eiffel. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
J. B. C’est le rétablissement de l’égalité inscrit sur la tour Eiffel [16]. Jusqu’alors, seuls les noms de 72 hommes, scientifiques, ingénieurs, industriels, s’affichaient sur la tour depuis sa construction, en 1889. D’ailleurs, dès 1913, John Augustine Zahm, auteur de l’ouvrage Woman in Science, s’étonnait que parmi les noms des savants, il n’y avait pas celui de femmes de génie, comme Sophie Germain, mathématicienne, dont les travaux furent essentiels à la construction de la tour Eiffel.
Cette inscription de 72 femmes, un projet initié par la Ville de Paris, la Société d’exploitation de la tour Eiffel et l’association Femmes & Sciences, montre qu’une stricte égalité est possible. Nous travaillons pour rendre ces femmes et ces noms visibles, car, par leurs travaux, comme ceux de Marthe Gautier, elles ont fait avancer la société.
Référence
Lisa M. Thomann et Julie Batut, « Equity, Diversity and Inclusion: Four women whose pioneering contributions to science have been largely overlooked », 2026 :
https://doi.org/10.7554/eLife.110644 [17]
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