Témoignage. Malvoyant, amputé, champion du monde, Sébastien Le Meaux, le judoka qui trouve toujours la force de se relever

Un premier accident lui a fait perdre la vue à 17 ans, un deuxième une jambe à 46 ans. Et alors ? Médaillé aux paralympiques en 2000, il vient d’être sacré champion du monde de parajujitsu. Dans le judo, dit Sébastien Le Meaux, “quand on tombe, on se relève”.

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Il a sur l’avant-bras un tatouage qui résume la carrière et l’état d’esprit du bonhomme.

C’est un proverbe samouraï, 7 fois à terre, 8 fois debout. Ça veut dire que dans la vie, tu ne seras pas jugé sur la manière dont tu chutes mais sur la manière dont tu relèves”.

Le champion du monde de 49 ans sait de quoi il parle, d’où il vient. Et d’où il revient surtout.

Aujourd’hui professeur de judo dans la région de Tours, Sébastien Le Meaux a fait ses premières armes en Bretagne. C’est dans les Côtes d’Armor, là où il a grandi, qu’il découvre le judo. “J’étais assez timide, je n’avais pas toujours confiance en moi. C’est un sport qui réclame un peu de rigueur, de discipline, d’exigence. Il m’a permis de m’ouvrir aux autres”.

Mais, si sous le kimono, il prend l’habitude de tomber et de se relever, un jour, l’adolescent va chuter pour la première fois pour de vrai, sans tatami pour amortir.

“Chez nous, à Grâces, près de Guingamp, on a un journal qui s’appelle l’Echo et que j’avais pour habitude d’aller chercher pour mes grands-parents. Ce jour-là, il pleuvait des cordes, j’ai pris ma petite moto, et dans une rue à sens unique, j’ai été percuté de plein fouet par une voiture qui arrivait en face.”.

“J’étais dans le bon sens, pas elle. Ça a giclé de partout, j’ai fait du coma. Quand je me suis réveillé, je ne voyais plus clair”

À 17 ans, Sébastien devient mal voyant. C’est le début d’un incroyable parcours.

Le choc de l’accident va révéler une maladie génétique, la maladie de Startgardt, une dégénérescence de la rétine centrale.

Désormais, Sébastien ne verra plus qu’en périphérie, et qu’un petit peu. Le coup est rude, le moral va flancher, l’adolescent s’enferme. Mais son entraîneur de l’époque, Dany Constentin, va finir par le sortir du cauchemar.

“Il venait régulièrement à la maison, je l’envoyais balader, et puis un jour, il a forcé la porte. Il m’a pris par le colback, mis un coup de pied au derrière, fait monter dans la voiture, et il m’a dit, maintenant, tu reviens sur le tatami ! C’était un an après l’accident. J’ai retrouvé les copains, et je me suis dit : Bah, qu’est-ce que tu fais maintenant, tu restes dans ta grotte ou alors t’essayes de te bouger ? Et je pense que si tu veux vivre à peu près normalement, va falloir que tu te bouges ! “

Sébastien Le Meaux adolescent

Sébastien Le Meaux adolescent

© Sébastien Le Meaux

Sébastien va se bouger, se prendre des “gamelles” avant de pouvoir maîtriser sa vision périphérique, et la confiance va revenir. Quand il réenfile le kimono, c’est une première victoire, d’autres vont suivre.

Bientôt sélectionné en équipe de France de parajudo, le jeune malvoyant devient champion d’Europe, champion du monde et décroche deux médailles aux J0, à Sydney et Athènes, en 2000 et 2004.

Le judo m’a sauvé, dit Le Meaux, il m’a permis d’accepter mon handicap”.

Et si le judo, c’est bien, Sébastien Le Meaux a désormais soif d’autre chose. Freiné par une blessure qui le prive des Jeux de 2008 à Pékin, le Breton va s’offrir d’autres aventures.

“Un jour que j’étais avec un ami face à la mer dans le Finistère, je lui parle de mes envies de défis. Je lui dis que j’aimerais traverser la Manche. Et il me dit, oui mais comment ?”

“Et à ce moment-là passe une pirogue polynésienne. Je lui réponds, je vais traverser la Manche en pirogue ! On a retrouvé le propriétaire, Apehau Tching Piou, qui est devenu un ami. Je lui ai demandé si ça le tentait, il m’a dit oui. Un an après, on battait le record du monde de la traversée.”


Sébastien Le Meaux sur sa traversée de la Manche en pirogue



©Gilles Le Morvan/ Sandrine Ruaux/ FTV

Bientôt, avec d’autres amis valides, Le Meaux va se lancer bien d’autres défis insensés. Au palmarès, les 750 km de la Yukon River Quest au Canada en stand up paddle, la traversée de la Norvège à vélo. Pendant le confinement, il décrochera même un titre de champion de France en aviron Indoor. Des prouesses improbables qui l’amusent beaucoup.

“Plus c’est con, plus c’est long, plus c’est un peu fou, et moins y a de chance de le terminer, plus j’ai envie de le faire. C’est mon côté Breton un peu têtu, j’aime pas qu’on me dise que ce n’est pas possible. C’est comme le handicap. On va te dire, ça, tu ne peux pas le faire. Bah si, je peux “.

“Mike Horn, l’aventurier, disait que pour partir, il faut 5 % de réponses, 95% viennent en cours de route. Les gens ont peur d’échouer, donc ils ne se lancent pas. Mais si tu ne te lances pas, tu ne sais pas si tu es capable de le faire. Moi je me lance. Ceux qui échouent, c’est ceux qui n’essayent pas”.

Mais en 2022 Sébastien Le Meaux, qui a le sens de l’humour, dit qu’il va tester un sport plus acrobatique.

“Un jour, je revenais d’un très long entraînement, on préparait les Championnats de France, on avait fait 100 km à vélo. Il fallait que j’aille chercher du pain, j’étais crevé, alors j’ai emprunté la trottinette électrique de ma fille”.

“Sur la piste cyclable, j’ai pris un premier nid-de-poule. Quand on tombe et qu’on est judoka, on ne se fait pas mal. Sauf qu’en face, arrivait une voiture pleine balle. Je me suis dit, si je chute, je vais passer en dessous. J’ai essayé de poser mon pied droit, et là il y avait un 2e nid-de-poule. Bilan, fractures tibia péroné, et 25 fractures à la cheville”.

Vont suivre deux ans de galère, de non-consolidation, avant que Sébastien le Meaux, à sa demande, se fasse amputer en février 2024.

Ce fut un soulagement, une délivrance. Les médecins ne sont pas chauds pour amputer, ils disent que c’est une réponse simple à un problème complexe. Mais c’était ma seule façon d’entrevoir un avenir, de reprendre le sport. Et l’amputation, je connaissais, j’interviens dans des centres de rééducation et ma grand-mère aussi avait été amputée. C’était comme si c’était déjà écrit d’avance”.

Sébastien Le Meaux après son amputation

Sébastien Le Meaux après son amputation

© Sébastien Le Meaux

Accidenté en 2022, amputé en 2024, Le Meaux va suivre quatre mois de rééducation, et retrouver le tatami. En optant pour le jujitsu, art martial très voisin du judo mais ouvert, lui, aux amputés pour les compétitions internationales.

L’ancien médaillé paralympique va revenir dans le match et conquérir des titres. En novembre 2025, en Thaîlande, il est sacré champion du monde avec son partenaire Lucas Deport, un valide. Les Français ont surpassé leurs concurrents dans la maîtrise des 6 techniques imposées, et en obtenant, comme au patinage, la meilleure note du jury.

“Ce titre, c’est du bonus. C’est une victoire, j’en suis fier, mais je suis heureux aussi pour mes proches, pour ma fille, qui m’ont entouré pendant toute cette période. Et je suis content aussi pour le corps médical, pour le chirurgien qui m’a fait confiance quand j’ai demandé à être amputé pour reprendre le sport. Ce titre prouve que c’était la bonne décision”.

Quand quelques semaines après son titre, celui que ses plus jeunes élèves surnomment le Pr Robot est venu à Rennes animer une séance d’entraînement pour les licenciés de la Ligue de Bretagne, des judokas l’ont questionné sur sa reconstruction. “Avec toutes ces épreuves, vous n’avez jamais eu envie de baisser les bras ?”

Sébastien Le Meaux à Rennes lors d'une séance d'entraînement avec la Ligue de Bretagne de judo

Sébastien Le Meaux à Rennes lors d’une séance d’entraînement avec la Ligue de Bretagne de judo

© Gilles Le Morvan/FTV

“Bien sûr, c’est difficile, a répondu le champion. Bien sûr des fois, je me suis dit… Pourquoi moi, pourquoi encore moi ? Mais le handicap fait partie de ma vie, c’est comme ça”.

“Beaucoup y voient des obstacles, moi j’y vois un chemin. Et plus on perd de temps à s’apitoyer sur son sort, moins on va avancer. Je croise plein de gens qui me disent, moi je n’aurais pu. Mais si. Tant qu’on n’est pas confronté on ne sait pas. La force intérieure, on l’a tous. Faut juste le petit truc pour que ça sorte… Mais je ne souhaite à personne de se faire amputer”, a terminé Le Meaux en souriant

Ce soir-là, c’était un peu plus qu’un cours de judo, c’était une leçon de vie.

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