
Economie et Politique,
La chronique de Jean-Michel Lamy
Les élites gouvernementales pensent solutions de compromis. Dans le même temps, les électeurs pensent solutions radicales. Ce grand écart s’élargit dangereusement quand trois quarts des Français estiment que la démocratie fonctionne mal. Et même de plus en plus mal, comme l’atteste le baromètre annuel de février du Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po), qui enregistre une augmentation de 5 points de la défiance de la population envers la politique et les institutions. Ce n’est pas la judiciarisation d’un délit de défiance qui inverserait la tendance ! Il importe au contraire d’aller aux racines d’une situation “grave” – selon 82 % des sondés – et d’y remédier. Mais les aménagements politiques ne seront rien sans la mise sur rails d’un projet solide de reconstruction économique. La rénovation doit marcher sur deux jambes.
Aux origines de “la fabrique de la défiance”
L’ancrage dans la société de “la fabrique de la défiance” est ancien. C’est le titre du livre publié en février 2012 chez Albin Michel par trois économistes. Ce mécanisme détruit inexorablement du lien social. Les auteurs (Yann Algan, Pierre Cahuc, André Zylberberg) l’expliquent entre autres par le fonctionnement hiérarchique et élitiste de l’école, qui par mimétisme devient aussi celui des entreprises et de l’État. Ce monopole de la transmission du savoir exclut l’apprentissage de l’esprit de coopération. Les auteurs ajoutent : “à cette fragmentation verticale se superpose une fragmentation horizontale, caractéristique des logiques corporatistes”. Les lobbys s’ébrouent avec bonheur dans cette accumulation de strates. Les cadeaux fiscaux ciblés sont également de la partie. “Les nominations sur ordre présidentiel ont dégradé la confiance envers les dirigeants”, lisait-on il y a quatorze ans. Aujourd’hui qu’Emmanuel Macron est accusé de verrouiller “l’État profond” par la désignation de proches à des postes clés des grands corps, comme la Cour des comptes, nul ne pourra prétendre à un progrès. Déjà, les trois économistes parlaient de besoin d’exemplarité.
“Le fonctionnement hiérarchique et élitiste de l’école, qui par mimétisme devient aussi celui des entreprises et de l’État. Ce monopole de la transmission du savoir exclut l’apprentissage de l’esprit de coopération”
En 2026 la défiance des citoyens à l’égard des dirigeants politiques aurait-elle atteint un point de non-retour ? En cette veille d’élections municipales, seule la figure du maire échappe à l’opprobre général. Six Français sur dix leur accordent la confiance contre un pourcentage tombant à 18 % pour le président de la République (sondage de janvier 2026 réalisé par Opinionway). Les députés ont chuté pour leur part à un score d’à peine 34 %. Le désaveu conjoint de l’exécutif et du législatif est tel que leur légitimité démocratique est en cause.
De quoi laisser les portes ouvertes à des aventures électorales jusqu’alors inconnues à la présidentielle de 2027. Aussi est-il surprenant d’entendre les leaders d’opinion du bloc central et de la frange sociale-démocrate affirmer à la fois que les Français n’éliront jamais un président issu du RN et que jamais un candidat Insoumis n’arrivera au second tour. Un aveuglement de plus. Jean-Luc Mélenchon est capable en quinze mois de faire fi de sondages qui le placent en enfer électoral et de jouer gagnant.
L’échec de la “réinvention parlementaire”
Dans quelles directions agir pour inverser les courbes descendantes de popularité des élus ? La liste des accommodements possibles traîne dans tous les programmes. Concernant les législatives, vous croiserez facilement les adeptes du passage à la proportionnelle, au motif que le scrutin majoritaire à deux tours bloque la recherche de majorités plurielles et peut offrir une victoire totale au RN avec seulement un tiers des voix. C’est une vieille lune chère à une grande partie de la gauche et surtout du MoDem. De toute façon, aucun changement n’aura le temps d’aboutir avant 2027. Le référendum local ? Là encore exclu avant la présidentielle. La convention citoyenne ? Aucune avancée attendue avant la même échéance.
“La “réinvention parlementaire” a échoué dans le fracas incompréhensible de débats sur les lois de finances”
De plus, après la dissolution de juin 2024, la “réinvention parlementaire” a échoué dans le fracas incompréhensible de débats sur les lois de finances. La réanimation d’un socle de confiance par les rouages institutionnels est une voie sans issue. La Ve République n’est ni responsable ni coupable. Ce sont l’impuissance politique et l’impuissance budgétaire qui ont créé une dynamique de délitement dans l’ensemble de la société. La première abdique la plénitude des fonctions régaliennes de l’État. La seconde laisse échappement libre au surendettement.
Les ruines d’une stratégie de redressement économique
Que propose alors le cercle des amis de la raison économique ? Le bilan des “mesures Macron” a pris le masque du repoussoir au lieu de servir d’aide à la réparation. Le président de la République a sûrement “cramé” la caisse, mais il a aussi brûlé les ressorts d’une stratégie de redressement économique. Pour renouer avec le peuple, les élites n’ont d’autre option que le rétablissement du bien-être et des performances productives (voir le billet). Dont l’esprit rejoint largement les intentions affichées par… le macronisme.
“Les élus au pouvoir ont perdu la force de gouverner sur le fondement de convictions claires et efficientes”
Les reculades du “compromis Lecornu” ont montré que les élus au pouvoir ont perdu la force de gouverner sur le fondement de convictions claires et efficientes. À la suite de l’adoption des deux lois de finances 2026 – Sécurité sociale et budget –, la régression sur l’âge de la retraite et les déficits publics a repris sa marche. La Cour des comptes déplore que l’assainissement “modeste” des finances publiques dépende essentiellement de l’impôt. “Le risque de non-respect de la cible de déficit de 5 % pour 2026 doit impérativement être conjuré”, implorent les magistrats.
Il faut inverser la tendance par l’allongement de la durée du travail sur la vie et par la priorité donnée à l’investissement sur la dépense sociale. Ces arbitrages sont à hauts risques parce que ce genre de raisonnement est devenu inaudible dans la France de 2026. Le deus ex machina 2027 réhabilitant l’État dans ses fonctions essentielles et conciliant protection sociale et niveau de vie est attendu.
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