L’‘État Robin des Bois’ pour financer l’État-providence, une mauvaise stratégie

Les 1 % des personnes les plus riches des États-Unis profitent d’un cinquième des revenus de l’économie, et paient près d’un tiers des impôts fédéraux. De nombreux politiques estiment qu’ils devraient payer beaucoup plus. Zohran Mamdani, maire de New York, souhaite instaurer une nouvelle taxe municipale de 2 % sur les revenus supérieurs à 1 million de dollars par an. Les États de Virginie, Rhode Island et Washington envisagent des mesures similaires ; les Californiens devraient se prononcer cette année sur un prélèvement “unique” de 5 % sur la fortune des milliardaires. En Europe, on observe une mobilisation similaire pour cibler les riches. La France a connu une campagne populaire en faveur d’un impôt sur la fortune. Et avec Keir Starmer affaibli ou déchu de ses fonctions de Premier ministre, l’aile gauche du Parti travailliste britannique pourrait vouloir mettre en place son propre impôt.

Charmes et travers de l’État Robin des bois

L’idée d’un “État Robin des Bois”, qui prend aux riches pour donner aux pauvres, présente un attrait évident. Les gouvernements des pays développés sont à court d’argent. Les budgets sont grevés par les dettes héritées du passé, le vieillissement de la population et la nécessité d’augmenter les dépenses de défense. Mais rares sont les personnalités politiques qui oseront augmenter les impôts généraux à un moment où les électeurs, marqués par la forte inflation du début des années 2020, s’inquiètent de leur pouvoir d’achat. Parallèlement, l’essor des marchés boursiers a renforcé l’idée que les inégalités sont trop importantes. Et il est toujours rassurant de se dire que quelqu’un d’autre paiera la note.

“Les impôts sont un moyen pour les gouvernements de redistribuer les revenus des riches vers les pauvres. Mais ce n’est pas leur seule fonction : ils doivent également générer des recettes sans perturber l’économie.”

Pourtant, les projets visant à combler les déficits budgétaires en augmentant les impôts des riches sont imparfaits. Les impôts sont un moyen pour les gouvernements de redistribuer les revenus des riches vers les pauvres. Mais ce n’est pas leur seule fonction : ils doivent également générer des recettes sans perturber l’économie. Le système actuel échoue sur tous les plans. Les arguments selon lesquels les hauts revenus ne paieraient pas leur juste part sont en grande partie vides de sens. Et pressurer davantage les riches ne permettrait de récolter que des sommes insignifiantes, tout en causant de réels dommages économiques.

Des recettes trop faibles

Considérons d’abord les recettes. Il n’y a tout simplement pas assez de riches pour financer à eux seuls les États-providence. L’impôt sur la fortune proposé en Californie permettrait de collecter environ 2 % du PIB annuel de l’État, ce qui n’est pas beaucoup pour un prélèvement ponctuel sévère dans l’un des endroits où la concentration de milliardaires est la plus forte au monde. Le chiffre avancé par M. Mamdani est d’environ 0,25 % du PIB annuel. Le pouvoir limité des riches en matière de collecte de recettes explique pourquoi les gouvernements européens doivent financer leurs dépenses importantes par des prélèvements à large assiette, tels que les taxes sur la consommation. En revanche, les États-Unis, dont la charge fiscale globale est faible, peuvent se contenter de l’un des systèmes fiscaux les plus progressifs au monde.

“Il n’y a tout simplement pas assez de riches pour financer à eux seuls les États-providence”

Les échappatoires dont bénéficient les plus riches devraient être supprimées. Le plus gros problème du système fiscal américain se situe tout en haut de l’échelle. La réinitialisation de la base d’imposition des plus-values en cas de décès permet aux milliardaires qui conservent leurs actifs et les utilisent comme garantie pour financer leurs dépenses d’éviter complètement l’impôt. Cette échappatoire est scandaleuse. Pourtant, sa suppression ne rapporterait qu’une somme dérisoire, probablement moins de 0,1 % du PIB annuel. Il en irait de même de l’augmentation des droits de succession, un bon impôt qui n’a jamais généré beaucoup d’argent.

Des dommages pour la prise de risque et la société

Un autre problème lié à l’augmentation des impôts sur les riches est qu’elle nuit à l’économie. Il est vrai qu’il en faudrait beaucoup pour dissuader les banquiers et les avocats de continuer à travailler. Pourtant, à New York, ils sont déjà soumis à un taux d’imposition combiné fédéral, étatique et local de 52 %. Et l’impact cumulé de ces prélèvements sur la prise de risque, l’esprit d’entreprise et l’innovation, qui sont le moteur de la croissance économique, peut causer un préjudice réel. Des recherches récentes montrent qu’une augmentation d’un point du taux d’imposition sur le revenu réduit de 0,6 point la probabilité qu’une personne dépose un brevet au cours des trois années suivantes. Cette perte d’effort entrepreneurial nuit davantage à la société qu’aux innovateurs, qui, selon une estimation, ne captent que 2 % de la valeur qu’ils génèrent.

De la bonne compréhension de l’équité

On pourrait penser que l’argument incontestable en faveur de l’imposition des riches serait l’équité. Mais même celui-ci est controversé. L’idée selon laquelle les gouvernements n’ont pas réussi à garantir que les impôts des riches soient à la hauteur de leurs revenus est en grande partie erronée. Les pays riches pratiquent plus que jamais la redistribution. En Grande-Bretagne, en France et au Japon, les inégalités de revenus ont diminué après impôts et distribution des prestations sociales. Depuis 1990, les États-Unis ont compensé une grande partie de l’augmentation des inégalités avant impôts par une redistribution accrue. Les impôts sur les 1 % les plus riches sont plus élevés et les dépenses en faveur des plus pauvres, telles que les soins de santé, ont augmenté. En outre, l’équité ne consiste pas seulement à égaliser les revenus. Un système équitable respecterait également les droits de propriété, serait raisonnablement prévisible et permettrait aux gens de récolter les fruits de leurs efforts et de la prise de risques.

“L’équité ne consiste pas seulement à égaliser les revenus. Un système équitable permettrait aux gens de récolter les fruits de leurs efforts et de la prise de risques”

De toutes les propositions, celle de la Californie est celle qui échoue le plus lamentablement à remplir ces critères. Elle ressemble davantage à une confiscation arbitraire de biens qu’à une imposition progressive. Personne ne devrait s’attendre à ce que la promesse d’un prélèvement unique soit tenue. Il y a fort à parier que la gauche s’en prendra à nouveau aux mêmes milliardaires la prochaine fois qu’elle aura un programme à financer.

Les vertus d’une large assiette de taxation

Les impôts à assiette large ne permettent pas seulement de collecter beaucoup plus d’argent. Ils sont également plus sains sur le plan politique. Une société où une majorité de gens paie des impôts et bénéficie des dépenses publiques est plus forte qu’une société où une minorité de gens doit payer pour la majorité. Si les progrès de l’intelligence artificielle concentrent les revenus au sommet, comme le prévoit presque tout le monde dans la Silicon Valley, alors le système fiscal devra être repensé. Mais ce monde, s’il voit le jour, est encore loin.

“Une société où une majorité de gens paie des impôts et bénéficie des dépenses publiques est plus forte qu’une société où une minorité de gens doit payer pour la majorité”

Aujourd’hui, les sondages et les expériences montrent que les électeurs accordent malheureusement très peu d’attention aux effets secondaires néfastes des impôts sur l’économie. Sans intérêt personnel à maintenir les impôts à un niveau bas, ils sont moins enclins à contrôler les projets publics irréfléchis. Ce n’est qu’en exposant aux électeurs les deux côtés de la médaille que l’on peut espérer qu’ils prêtent attention aux avantages et aux coûts des dépenses publiques, plutôt que de toujours privilégier les programmes promettant davantage d’aides sociales.

À une époque où les dépenses publiques augmentent, il est dangereux de supposer que les riches peuvent toujours payer un peu plus. Pourtant, la plupart des gouvernements de gauche seraient ravis de laisser s’exprimer le Robin des Bois qui sommeille en eux et de rançonner les plus riches. Lorsque les pressions sur les finances publiques sont fortes, les dirigeants sont tentés de rechercher des moyens d’augmenter les recettes qui, à court terme du moins, imposent le moins de coûts politiques. Cependant, surtaxer les riches causera des dommages économiques et politiques à long terme, sans même permettre aux gouvernements d’obtenir les recettes dont ils ont besoin. S’inspirer de Walt Disney dans ‘Robin des Bois et ses joyeux compagnons’ est assez tentant, mais c’est un piège.

The Economist

© 2026 The Economist Newspaper Limited. All rights reserved. Source The Economist, traduction Le nouvel Economiste, publié sous licence. L’article en version originale : www.economist.com.

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