Macron agit comme si la vie démocratique était son jouet

Pour aller plus loin


Si les commentaires concernant la dissolution de l’Assemblée nationale ont été nombreux, suite au revers essuyé par la majorité (relative) présidentielle lors des élections européennes du 9 juin 2024, ils ne doivent pas éclipser une donne importante : la progression des partis d’extrême droite, partout dans les pays de l’Union européenne, et le recul des partis écologistes, alors même que les premiers effets tangibles du changement climatique se font sentir.


Face à ce qui mériterait une analyse approfondie sur l’état des démocraties européennes et le moment d’Histoire collective que nous traversons, le président Macron a choisi de braquer les projecteurs sur la situation nationale. A priori, une première lecture pourrait montrer que proposer une dissolution est parfaitement légitime, lorsque son parti ne récolte qu’un sixième des votes (même dans une élection à enjeu européen) et que l’extrême droite en récolte presque 40 %, si l’on agglomère les voix de Reconquête ! à celles du Rassemblement national. Après tout, la dissolution de l’Assemblée nationale ferait ici figure d’outil approprié.

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Toutefois, on ne peut s’empêcher d’interpréter ce scénario, pourtant mûri de longue date aux dires du cercle des intimes du président, comme la réaction « à chaud » d’un enfant vexé – une manière de dire, en creux « vous voulez vraiment l’extrême droite ? Hé bien, élisez-la ». Comme si la vie démocratique était avant tout son jouet, à lui, et que le suffrage l’avait cassé.



De fait, il y aurait eu plusieurs occasions de proposer de dissoudre l’Assemblée nationale, à des moments bien plus dignes. On pourrait par exemple penser à la crise des « gilets jaunes », ou bien aux manifestations autour de la réforme des retraites. Bref : si le sujet était vraiment de remettre au peuple le choix de la légitimité des mandats des députés, la vie du pays sous présidence macroniste a offert quelques occasions notables.


Mépris perpétuel


Le 30 juin donc, trois semaines seulement après un scrutin qui aura consacré la montée des extrêmes droites en Europe, le président Macron s’offre donc le luxe de mettre le pays en danger, dans la mesure où le temps pour faire campagne sera beaucoup trop court, et que les programmes des partis n’auront pas le temps de faire leur chemin ; pire encore, le caprice jupitérien risque de renforcer encore un peu plus l’impression de mépris perpétuel dont les Français semblent faire l’objet par l’exécutif.


En offrant une punition collective aux « Gaulois réfractaires », l’Elysée prend le risque d’offrir un marchepied plus qu’officiel à l’extrême droite. S’agit-il ici du sombre calcul d’un Machiavel aux petits pieds, qui souhaite colorer la France en brun jusqu’en 2027, pour qu’ensuite les Français sanctionnent le Rassemblement national par un vote couperet ? S’agit-il de l’ultime pirouette d’un joueur de poker blessé dans sa fierté, qui a pris le pays pour son terrain de jeu personnel ? Ou bien s’agit-il d’une tentative de refonder un mouvement de rassemblement contre l’extrême droite, afin de sauver l’héritage politique de la macronie et lui offrir un second souffle ?

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En réalité, si la perspective de se retrouver avec un premier ministre d’extrême droite fait froid dans le dos, elle n’a en réalité rien d’évident. En effet, il faudrait pour cela que le Rassemblement national remporte une majorité absolue des sièges à l’Assemblée nationale (soit 289 sur 577), ce qui pourrait s’avérer compliqué. Le véritable scénario catastrophe, bien plus probable celui-là, serait celui d’un pays piégé dans l’ingouvernabilité – sauf démission du président de la République.


En effet, si l’on calque le résultat des élections européennes sur le paysage national (opération osée, puisque les deux tours changent nettement la donne), alors on prend le risque d’obtenir un tiers pour l’extrême droite, un tiers pour la droite et le centre, et un tiers pour les forces de gauche. En d’autres termes : un blocage politique net, qui ne pourrait se décrisper qu’au cas par cas, ou avec une coalition que l’on imagine difficilement aujourd’hui. Et une impossibilité constitutionnelle pour le président Macron de dissoudre une nouvelle fois l’Assemblée nationale, puisqu’il lui faudrait attendre un an pour pouvoir le faire.



Si l’héritage macroniste semble parti pour sombrer dans les reliques de l’Histoire de ce pays, notamment parce qu’il a offert sur un plateau un nombre ahurissant de leviers au Rassemblement national tout en créant une réelle frustration (montée des inégalités, persistance du sentiment de déclassement, dégradation des services publics, etc.), l’espérance peut néanmoins se dessiner. En effet, le sursaut responsable (enfin !) des forces de gauche, avec un Front populaire qui pourrait créer un engouement électoral suffisant. Mais il est impérieux que les responsables politiques de ces forces mettent l’accent sur leurs points de convergence, ne serait-ce que pendant trois semaines, sans verser dans un éparpillement qui servirait de facto le Rassemblement national.


Impression amère


En outre, il faudra bien plus que des chiffres et des raisonnements de plateau télé. Nous savons bien sûr que le Rassemblement national n’est pas assidu dans sa fréquentation des bancs de l’Assemblée nationale, et nous savons aussi que ce parti n’a jamais voté en faveur des intérêts de ceux qu’elle clame vouloir défendre ; il suffit de consulter les résultats des votes législatifs pour s’en convaincre. Hélas, il en va de ces chiffres comme de ceux des rapports du Giec : ce n’est pas parce que l’évidence comptable est là que l’on agit en conséquence. Pour convaincre un électorat, il faut de l’émotion, des formules, de l’élan et des personnalités qui donnent de l’espoir.

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En attendant, quatre-vingts ans après le débarquement en Normandie, il reste l’impression amère que nous n’apprenons pas grand-chose de l’Histoire, et qu’il suffit que les générations qui ont connu le pire de l’horreur s’éteignent pour que nous soyons collectivement prêts à nous y vautrer à nouveau. A l’heure où l’Union européenne n’a jamais été aussi menacée par les ingérences de la Russie, les conflits à ses portes et les incertitudes économiques croissantes, nous ne savons que trop bien que c’est par ces interstices que s’immisce la nauséabonde tentation de l’ordre anti-démocratique. Cela est d’autant plus le cas en Europe, dont les enfers ont toujours été pavés de bonnes intentions, avec les funestes réalisations que l’on connaît. Tâchons de nous en souvenir, mais ne désespérons pas : nous devons jeter toutes nos forces dans la bataille, car elle est historique, et l’avenir du pays en dépend.


BIO EXPRESS


Albin Wagener est enseignant-chercheur en analyse de discours. Spécialisé en communication environnementale, il traite également des questions numériques et sociales. Il a par ailleurs créé le média parodique « Malheurs actuels ». Il vient de publier « Blablabla, en finir avec le bavardage climatique » (Le Robert).

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur
au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

Cet article a été publié en premier sur https://www.nouvelobs.com/politique/20240611.OBS89586/macron-agit-comme-si-la-vie-democratique-etait-son-jouet.html